Ça me suffit

Ça me suffit

Trop souvent quand on regarde vers l’avenir, le constat est si effarant et on se sent si démuni face à l’ampleur des problèmes qu’on choisit l’inaction. « Le Shift et les Lettres », un concours organisé par les Shifters, a invité les gens à créer d’autres projections : nous sommes en 2050 et la France a su opérer une transition énergétique bas carbone… Sans éluder les défis qui caractérisent la société post-carbone, le récit sera inspirant et s’attachera à montrer les changements positifs et désirables qui se sont opérés dans le quotidien des personnages. Alma Lavigne est née, je vous laisse la découvrir.

Ça me suffit

de Jacqueline Riquez

Alma Lavigne franchit le passage entre le sommeil et le réveil, ses yeux s’ajustant aux premières lueurs du jour qui traversaient les volets. Elle bougea doucement, à tâtons, en se demandant quelles surprises ses articulations lui réserveraient. Les matins étaient devenus de plus en plus difficile et elle savait que ça n’irait pas en s’améliorant.
̶ C’est aujourd’hui, souffla-t-elle, le Jour J. Arthrose ou non, debout ma cocotte!
La cuisine était déjà animée. Alma aperçut la porte qui se fermait derrière sa fille et son beau-fils, partis à la traite. Deux de ses petits-enfants mangeaient des tartines à la grande table surveillés par l’ainé, Zacharie, la prunelle de ses yeux.
̶ Malma! crièrent les plus jeunes en la voyant : cette absurde contraction de Mamie et Alma qu’ils avaient concoctée pour elle, la faisait toujours sourire.
̶ On a combien de temps mon grand? demanda-t-elle pendant que les petits la couvraient de bisous et de confiture.
̶ Je vois un trajecteur d’ici 40 minutes à peu près, répondit Zacharie, scrutant son téléphone. Il va en ville, c’est parfait, enfin si on arrive à être en bas en 40 minutes…
Ses yeux quittèrent l’écran pour se poser sur les jambes de sa grand-mère.
̶ P’tit con, tu verras comment j’arrive encore à trotter, grogna-t-elle, le coin de l’œil souriant. Zacharie s’était porté volontaire pour être son assistant, garde-corps et accompagnant et Alma en était ravie.

La descente dans la petite fraîcheur matinale était revigorant. Ils passèrent devant ce qui était autrefois une grande exploitation avec deux cents chèvres plus un cheptel de bovins, qui avait cédé la place à cinq petites fermes en polyculture, comme partout. Alma aimait penser que cette petite vallée retrouvait son allure d’il y a cent ans. La transition avait pris plusieurs années et avait suscité une résistance certaine, surtout de la part des éleveurs qui y travaillaient depuis des lustres, grandement aidés par des grosses machines et de l’or noir. Il fallut du temps pour les convaincre que c’était cette agriculture récente qui représentait une rupture avec la vie traditionnelle de leur aïeux. Grâce aux changements, la population du hameau avait doublé en dix ans. Il était même question d’ouvrir une petite école dans le hameau plutôt que d’envoyer les enfants au village à 4km, chose qui ne s’était pas produit depuis 150 ans. Au final, la famille de paysans qui gérait auparavant des centaines d’animaux à bout de bras, louait désormais une grande partie de leurs terres et de leur matériel, tout en gardant une quarantaine de bêtes. Quand les aléas du climat frappaient – et cette région y échappait si rarement – ils étaient plusieurs agriculteurs pour encaisser les chocs. Ils allaient moins loin pour vendre leur production car la campagne était bien plus peuplée. « Acheter local » était devenu une évidence et pas juste une lubie de bobos comme avant. Le doyen l’avait interpellée lors de sa promenade matinale il y a quelques jours. « Tu sais Alma, je suis moins le seigneur de ces terres qu’il y a trente ans, mais ce hameau bouge plus que jamais. Ma vie sociale n’a jamais été aussi riche, je dépense moins pour vivre… et tu sais quoi? » Le sourire s’empara de ses yeux, tandis qu’il préparait la chute. « Ça me suffi-i-i-i-t! » cria-t-il en parodiant un poing militant qui vint taquiner son épaule.
Le souvenir fit sourire Alma : elle se demanda si elle allait le raconter à Zacharie qui bondissait sur ses longues jambes à ses côtés. En le connaissant, ses questions n’allaient pas tarder à venir et en tant que vieille sage, elle se devait de les attendre.
̶ Comment tu aurais fait tout ça avant Malma? Je veux dire, l’interview, tout ça. Avant.
Le gamin lui donnait de l’espoir, tellement il était curieux d’apprendre. Le mot « avant », prononcé avec tant de dédain ne lui laissa aucun doute qu’il parlait de ce qu’elle nommait Les Quarante Gaspilleuses, la suite fort triste des Trente Glorieuses.
̶ Voyons… un interview avec France Inter suite à une nomination pareille? Je serais descendue dans la vallée en voiture, où j’aurais pris un avion ou au mieux un TGV pour aller à Paris, avec taxi à l’autre bout, hôtel, la totale. La demi-heure solo en voiture aurait été la moindre des choses. Mais voilà, ça se faisait, dit-elle, amusée de voir les grands yeux de son petit-fils.
̶ Ça doit être bizarre d’être seul en voiture, rumina-t-il, en vérifiant son téléphone. Le trajecteur sera à la croix en 7 minutes, je lui envoie le pouce. Tu penses qu’il saura qui tu es, Malma?
̶ Avec de la chance, non, grommela-t-elle.
Maintenir l’anonymat était devenu de plus en plus compliqué et son système de trajets partagés n’avait rien arrangé. Il fallut bien trouver une solution car ceux qui voulaient tout décarboner depuis leurs grandes villes, ils étaient bien gentils mais n’avaient pas imaginé grande chose pour sortir le monde rural de sa dépendance aux voitures. Son système permettait aux conducteurs de réduire leurs taxes routières – instaurées pour pénaliser ceux qui roulaient en solo – et permettait aux passagers de payer leurs trajets et de profiter des véhicules qui passaient. Tout le monde était gagnant. Et puisqu’il y avait plus de monde à la campagne, les voitures étaient presque toujours remplies.
Et celle-ci ne fera pas exception, se dit-elle, à l’approche de la citadine avec un voyant vert clignotant. Heureusement qu’elle avait perdu du poids avec l’âge. Zacharie passa leurs deux cartes dans le lecteur au centre de la voiture et l’aventure commença.

Vingt minutes plus tard, en arrivant dans leur petite ville de province, Alma eut l’impression de s’être échauffée pour son interview, tellement les échanges avaient fusé avec le conducteur et les deux autres trajectés pour lesquels sa vieille frimousse était bien familière.
Le studio de la radio était simple et bien organisé, comme toutes les autres pièces dédiées à la transmission dans ce bâtiment. L’époque où tout le monde disposait de connexions dignes de la NASA chez eux était bien loin. Les vingt minutes de préparation avec l’animateur suffirent à la convaincre qu’il connaissait son sujet et que l’interview ne serait pas superficiel. Tant mieux. L’enregistrement commença et Alma écouta poliment son introduction, le résumé dithyrambique de ses exploits, jusqu’à l’histoire ridicule de cette nomination pour le Prix Nobel de la Paix, prétexte de cette interview. Elle écarta le sujet en évoquant « une grave pénurie de gens décents dans le monde » si on en arrivait là – elle était flattée mais pas trop friande de ce genre d’honneur.
̶ Vous voyiez-vous comme écologiste au début? lui lança l’animateur.
̶ Si on décrit une personne dans un bâtiment en flammes qui veut arrêter l’incendie comme écologiste, alors oui, j’en étais. Moi je voulais juste survivre et je me retrouvais entourée de pyromanes armés de bidons d’essence. J’ai compris qu’un changement philosophique était nécessaire, pas juste le passage du pétrole à l’électrique ou du plastique au bambou. C’était dans nos têtes qu’il fallait changer le câblage pour que tout le reste suive.
Alma fut contente de ce début : les interviews ne l’enchantaient guère et ce genre de rétrospective de sa vie encore moins, surtout en ce jour particulier. Elle ne se voyait pas comme exceptionnelle, juste une femme qui s’était retroussée les manches à un moment clé. Son approche fut atypique car elle avait compris pourquoi les idées de sobriété avaient tant peiné à pénétrer les esprits de la majorité en début de siècle.
̶ Les gens se sentaient comme privés à l’idée qu’on viendrait confisquer leurs jouets, poursuivit-elle, ils parlaient même d’écologie punitive, tout en arrosant les flammes d’essence! Si une culture se résume à avoir des choses, les gens se battront bec et ongle pour préserver ce « droit ». Bien sûr qu’ils paniquaient à l’idée d’avoir moins – il ne leur restait plus que ça. Le consumérisme est venu comme une drogue pour satisfaire ces fantômes affamés dont parle le Bouddha, ces êtres qui avaient faim de « toujours plus ». La clé pour moi était de trouver comment nourrir les gens afin qu’ils soient prêts à se sevrer de cette addiction.
̶ On fait comment alors?
̶ Déjà, dire à une personne affamée de consommer moins, c’est peine perdue! Je partais du principe que tout le monde voulait être heureux. Si on arrive à couper des gens d’autrui, les couper de la nature, puis de leur travail, on sabote leur capacité d’être tout court, sans parler d’être heureux. Je n’invente rien, c’est Karl Marx qui l’a dit il y a deux siècles. Donc pour qu’une politique de sobriété puisse réussir, il fallait d’abord que les besoins psychologiques de base soient comblés.
̶ Vous aviez un parcours en psychologie, n’est-ce pas?
̶ Certes, mais là je parle des bases de psycho qu’on trouvait en feuilletant Elle magazine, hein.
Son franc-parler n’était pas au goût de tous, mais c’était comme ça. Elle avait vu toute une société à la dérive, consommant pour combler un vide abyssal. Des gens sous le joug d’un capitalisme qui créait des soi-disant solutions pour chaque besoin, parce que « vous êtes au cœur de nos préoccupations » comme le rabâchaient les pubs – Et mon cul sur la commode! hurla sa petite voix intérieure. Elle voulait bien critiquer les drogués, mais hors de question d’épargner les dealers!
̶ Notre culture nous avait tellement inculqué l’individualisme, reprit-elle d’un ton plus modéré, qu’on finissait par assimiler le partage à la souffrance. Il fallait rompre avec cette perception-là, réinventer la société et ré-enchanter le collectif pour retrouver tout ce qu’il y a de beau dans la communauté.
Comme exemple, Alma lui raconta un petit projet du début des années 20, où le Dieu du moment était une plateforme de streaming. Avec très peu de pression pour favoriser des abonnements collectifs au détriment des accès individuels, les cinémas d’antan et les salles des fêtes de villages devinrent des lieux de streaming collectif : les fans de série s’y rassemblaient dans une ambiance chaleureuse autour de quelque chose qui les fédérait. Ensuite les gens – surtout les vieux schnocks comme elle – eurent l’idée d’y apporter l’apéro, puis le repas. Une activité solo, pratiquée par 20 individus enfermés chez eux, devint quelque chose de convivial avec 20 fois moins d’impact environnemental : ils ne se rendaient même pas compte que c’était un acte militant.
Alma évoqua le projet Jardinâmes qui permit aux gens à la fois de s’impliquer dans les jardins urbains, de se sentir reliés aux autres, tout en augmentant la résilience de ces zones fragiles. Ils étaient soutenus par des jardiniers ruraux qui leur fournissaient des plants et des graines.
̶ J’ai simplement trouvé des moyens de créer du bonheur, du vrai, tout en réduisant notre impact et en renforçant nos points faibles.
̶ Ces jardiniers néophytes ont même pu tirer des petits revenus de leur production, n’est-ce-pas?
̶ Tout à fait. Mais pour ça, il fallait d’abord enlever les freins qui empêchaient tout un chacun de vendre sa production. Les pénuries alimentaires ont eu pour effet d’entraîner ce basculement – il n’y a rien qui motive autant que la faim! C’étaient des lois issues d’une époque d’abondance : on peut se permettre ces contraintes quand personne ne manque de rien, mais quand ça coince, ces règles nous maintiennent carbo-dépendants. La couverture de Charlie Hebdo où j’étais représentée en pit-bull déchiquetant le drapeau de l’Union Européenne m’avait bien fait marrer. La question n’était pas d’être pour ou contre l’Union mais d’avoir la liberté d’agir et de réagir face au problème. Certains ont compris « mon pays me suffit » mais ça n’était pas ça du tout.
̶ Justement, votre mouvement « Ça me suffit » a été une réussite qui a poussé à se poser la question « de quoi ai-je besoin? » Peut-on dire que cette devise est venue remplacer le « Toujours Plus » des générations précédentes?
̶ Je pense, répondit Alma. Quand les réels besoins humains sont comblés, les gens sont plus à même de reconnaitre que leur frigo connecté à leur supermarché ne leur amène pas une once de bonheur en plus. Ces absurdités étaient le fruit de générations si déconnectées de la Nature qu’ils croyaient dans une croissance éternelle, dans la vie éternelle même – la Nature ne marche pas comme ça! Mon jardin me rappelle sans cesse les cycles de la vie, les conséquences du trop et du pas assez. « Ça me suffit » a calmé notre orgueil et nous a remis en phase avec un rythme naturel.

̶ Alma Lavigne, à 82 ans, qu’est-ce que vous avez appris le plus de votre parcours si singulier? Qu’est-ce que vous laissez derrière vous?
Depuis une heure, des réponses bien rodées, avaient succédé à des questions sans accroc, mais là, Alma hésita. La question paraissait si définitive – comment conclure?
̶ Peut-être que j’ai appris à dire pour moi « ça me suffit. » Je n’ai pas besoin de plus. Et j’aurais appris à quelques autres à le dire aussi.

Avant de repartir dans sa campagne, Alma se réjouit d’un dernier tour des ruelles serpentines de cette ville qu’elle fréquentait depuis plus de soixante ans. Les rues restaient fraiches malgré la chaleur grâce aux vignes qui grimpaient sur des treillis au dessus de chaque trottoir. Même si certaines plantations ne recevaient pas assez de soleil pour qu’il y ait des fruits, les feuilles apportaient toujours de la fraîcheur. Alma avait passé un certain nombre de soirées doucement enivrée de ces vins citadins. Autrefois, elle avait en horreur ces rues sinistrées, ces magasins désaffectés, les témoins d’une ville exsangue qui avait perdu toutes ses industries. Certes, la ville n’avait pas retrouvé sa gloire d’antan, mais elle connaissait un nouveau printemps. Les affreux centres commerciaux n’existaient plus et les villes renaissaient. Alma avait toujours eu une affection particulière pour les vieilles choses qui étaient revenues à la mode : après tout, elle en faisait partie maintenant.

La soirée fut joyeuse, ses deux filles présentes ainsi que leurs partenaires et tous ses petits-enfants. Elle s’était posée la question d’une fête, de quelque chose de cérémonial, mais on avait assez parlé d’elle pour aujourd’hui. Elle avait humé le petit parfum unique de chacun, en les embrassant et elle se sentit remplie de l’amour de sa famille. Il manquait son mari, mais il était mort 4 ans auparavant et elle était lasse de vivre sans lui. Alma sortit les enveloppes qu’elle avait préparées pour sa tribu et les posa en évidence sur la commode. En haut de son placard, elle attrapa une boîte, marquée « Fin Choisie », cachée où ses petits loustiques ne l’auraient pas trouvée.
Une dernière petite espièglerie la fit sourire : elle prit un ancien rouge à lèvres, vestige d’une autre vie et écrit sur le miroir. « Ce fut une joie et ça me suffit. »

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