Warning: ob_start(): output handler 'ob_gzhandler' conflicts with 'URL-Rewriter' in /home/ententef/www/wp-content/themes/headway/library/common/functions.php on line 99
Votre connexion a été interrompue | Entente féminine
Votre connexion a été interrompue

Votre connexion a été interrompue

La connexion est vitale pour notre espèce : enfin, je retrouve une partie de cette connexion dans ma vie tandis que dans le monde, la division et le rejet de l’autre se manifestent de manière sanglante et des politiques totalitaires récupèrent tout pour leurs propres fins. Voici ma réflexion.

Certains le savent déjà, mais aujourd’hui, ça fait cinq mois que je suis installée en pleine campagne, dans un petit hameau, rattaché à un petit village de 600 personnes dans le Nord Ardèche. Du haut de mes 650m, je regarde les cloudsaisons défiler, les rapaces fondre sur leur proies, la lune et les étoiles. J’ai vu des chevreuils et des lièvres partir en courant, ma chienne à leurs trousses et pour leur valeur comique, rien ne vaut 200 chèvres qui te regardent avec la même tête. J’entends plus le basso profundo des tracteurs que les altos des voitures, mais surtout j’entends les grillons, les grenouilles et les oiseaux. Mes mains sont dans la terre tous les jours, mes bras se musclent à force de porter 100 litres d’eau au jardin et nos papilles se délectent de manger les fruits de nos labeurs. Nous avons grappillé les cerises, puis les mûres blancs du mûrier et les fleurs de sureau ont fini en sirop. Lors du promenade du soir avec Rosie, je cueille de quoi faire la tisane du soir, en laissant l’intuition guider mes choix. Il m’a fallu 19 ans pour enfin retrouver de manière permanente la campagne, une terre et une connexion profonde à la nature.

Mon voisin m’a demandé comment ça se fait que j’avais quitté l’Angleterre en premier lieu, lui qui a grandi et a ensuite travaillé dans ce même hameau depuis presque 40 ans. À neuf ans déjà, je savais que je voulais partir, ce qui dit long sur l’ambiance familiale. Mais je crois que si j’avais grandi avec une terre, reliée à une terre, que la décision n’aurait pas été si évidente. Cela n’aurait pas résolu les problèmes auxquels je faisais face dans ma famille, mais j’aurais eu au moins cette connexion-là.

Quand une voiture passe ici, je reconnais le conducteur, quand je vais vers le village pareil, je croise toujours quelqu’un que je connais sur la route. La dame qui gère la poste est celle qui accompagne mes filles à la cantine dans le restaurant local à midi. Je suis là depuis peu, mais je reconnais des têtes et on me reconnait. J’ai vécu 15 ans à Oullins et je pouvais marcher le long de la Grande Rue sans croiser une seule personne que je connaissais.

En 1844, Karl Marx a commencé à décrire son concept d’aliénation, fruit d’une société capitaliste, où l’individu n’avait pas de lien (a-lien = sans lien, sans connexion) à la société, à la nature, à son travail et à lui-même. Son constat après 80 ans de la révolution industrielle était que le système des classes faisait que les personnes aient perdu contact avec l’essence de leur espèce en leur laissant un sentiment de vide, une malaise de vies inauthentiques. Cette aliénation est encore plus présente aujourd’hui, où nous vivons dans des villes bien au delà de l’échelle humaine, où nous ne connaissons plus nos voisins. Nos entreprises et nos institutions deviennent de plus en plus grandes, plus anonymes. Et nous sommes de ce fait détachés de tout ce qui nous définit comme espèce. Regardez un peu ces vidéos « feel-good » que nous transmettons sur facebook : souvent elles démontrent une connexion qui est absente dans nos « vraies vies », les gens qui soulèvent une voiture pour libérer un motard coincé, ceux qui forment une chaîne pour sauver un chien du noyade, pas des histoires de héroïsme, mais des humains qui agissent comme des abeilles, connectés les uns aux autres pour des brefs instants.

connectionNous avons tous besoin de ce sentiment de connexion et d’appartenance dans nos vies, d’autant plus si nos enfances ont été défaillantes à cet égard. Car bien avant ces notions de connexion à la société, il y a l’attachement qu’un bébé ressent pour ces parents, que l’enfant, l’adolescent et même l’adulte éprouvent pendant leurs vies. Chaque enfant a besoin de quelqu’un présent et émotionnellement disponible pour s’occuper de lui, c’est un besoin fondamental. Parfois j’arrive en tant que maman, parfois pas. C’est difficile de juger de l’extérieur ce qui se passe dans une famille mais je sais que parfois que je recherche des succédanés d’attachement ailleurs, principalement avec des écrans, et je n’arrive pas à être disponible ou présente à mes filles. Le risque est de créer des enfants qui plus grands chercheront leurs substituts d’attachement derrière un écran, dans des substances ou  chez leurs paires, c’est à dire d’autres êtres immatures qui ne sauront guère les éduquer.

Il y a quatre jours, je me suis réveillée pour découvrir qu’un cauchemar s’est produit à Nice, un attentat où l’arme n’était pas interdit ni difficile à procurer. Un arme qui a mis l’auteur de ces crimes en grande proximité à ses victimes, à leurs cris, aux chocs de leurs corps sur son véhicule, bien plus qu’au bout d’une carabine ou à distance avec un détonateur. Quel degré de non-connexion à l’autre cet homme-là vivait-il pour non seulement initier ce crime mais le poursuivre pendant plusieurs minutes? Les passants qui ont choisi de filmer des cadavres plutôt que d’apporter secours, ressentaient-ils de la connexion? Quid des soi-disant journalistes qui interviewaient un homme à côté du cadavre brisé de sa femme? Ou ailleurs, des policiers qui exécutent (je ne trouve pas d’autre mot) un civile lors d’un contrôle routier? Ou un extrémiste qui abat une élue Britannique? Se sentaient-ils connectés à ceux qui étaient en face? Je doute fort.

Questionnons-nous sur l’appartenance que des jeunes personnes désœuvrées retrouvent chez les jihadistes; ou les techniques utilisés par ceux qui « recrutent » des enfants-soldats en Afrique; ou encore la notoriété et le renommé que retrouvent les auteurs de ces crimes grâce aux médias sociaux et à un « journalisme » à sensation. Tous offrent une forme d’appartenance, de reconnaissance, choses dont chacun a besoin non pas parce que nous les méritons, mais simplement parce que nous existons. Où étaient l’appartenance et la reconnaissance dans les vies des terroristes avant qu’ils retrouvent des idéologies de haine? Si elles avaient existé, ces gens n’auraient pas pu devenir terroristes simplement grâce à l’identification que nous faisons quand nous sommes ancrés et connectés : l’autre est moi.

Quand je vois les événements qui se déferlent dans le monde aujourd’hui, je vois un soif de connexion, un besoin d’attachement, un faim de l’âme comme le nomme Pinkolà Estès. Or partout, j’entends des réponses totalitaires à ces tragédies, « c’est lui, c’est l’autre, halte à l’immigration, rentre chez toi, » des nouveaux boucs-émissaires pour une nouvelle époque. La réponse est de renforcer la séparation de l’autre. Notre monde occidental a été créé sur le dos de toutes les nations que nous avons pillées et que nous pillons encore (choses que nous n’aurions pas pu fait sans l’objectivation de l’autre), et tant que les représailles se passaient à l’étranger, le prix se payait à distance, ailleurs, pour maintenir le confort de nos vies bien aisées. Aujourd’hui, les fruits d’un politique étranger sans âme et un politique domestique du même gabarit se récoltent sur le sol français. Si notre seule réponse est de pointer le doigt à celui qui est différent, nous ne verrons jamais la fin de ces attentats.

Même dans mon idylle rural, quelqu’un a mis le feu dans la forêt en face dimanche, 1200 m2 de brûlé, chose que personne pourrait faire s’il vivait la connexion. Nous avons TOUS du chemin à faire de renforcer la connexion avec les autres qui est la seule manière durable de mettre terme à ces violences.

(Pour une belle analyse du langage totalitaire qui commence à dominer les ondes, écoutez Boris Cyrulnik ici.)

©Jacqueline Riquez

Laisse une réponse

Conception et réalisation : Sur Mesure concept